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Tribune Mediapart sur l’Etat d’urgence

Nous, fonctionnaires de l’Etat et militant.e.s CGT, demandons en urgence un débat public sur les politiques à mener pour lutter contre le terrorisme.

Au quotidien, nous accomplissons nos missions respectives du mieux possible malgré des moyens insuffisants, des conditions de plus en plus dégradées. Alors même qu’elles nous semblent essentielles et complémentaires, l’éducation, la culture, l’insertion, la justice, la prévention et la sécurité, la recherche, la santé, la douane … sont aujourd’hui dévoyées pour « raison de sécurité » et à « des fins de renseignement pour la lutte contre le terrorisme ».

Pourtant, chaque service public a des missions qui lui sont propres, des objectifs particuliers avec pour base commune l’intérêt général, la liberté, l’égalité, la fraternité et la solidarité.

Il est inconcevable et inefficace de faire d’un travailleur social un agent de renseignement, d’un professeur un policier, d’un militaire un humanitaire ou un éducateur.

Chacun son métier, la confusion des genres est improductive et dangereuse.
Nous, travailleur.se.s sociaux.iales, voyons notre secret professionnel remis en cause et alertons sur les tentatives de faire de nous des auxiliaires de police, mettant à mal le lien de confiance base de l’accompagnement social et éducatif et générant une forte insécurité professionnelle.

Nous, conseiller.e.s d’insertion et de probation voyons nos services devenir des lieux d’interpellation pour la police.

Nous, éducateurs.rices de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, nous sommes de plus en plus limités dans notre action et notre parole éducatives vis à vis des jeunes et de leur famille en raison d’une approche de plus en plus sécuritaire.
Nous, enseignant.e.s, personnels des établissements scolaires et universitaires, formateur.trices, sommes poussés à être les relais idéologiques des politiques interventionnistes au mépris de l’indépendance nécessaire à l’éducation de citoyen.nes critiques. Nous sommes invités à suspecter une partie de nos élèves en raison de leur origine ou de leur religion et à dénoncer ceux qui se radicaliseraient.
Nous, personnels de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, craignons de voir remis en cause par l’état d’urgence permanent les « franchises universitaires », statut dont bénéficient en France les universités et selon lequel les forces de l’ordre ne peuvent y intervenir sans accord. (Voir article L712-2 du code de l’éducation). Dans certains établissements, le dispositif Vigipirate est entièrement à la charge de ceux-ci, au CNAM notamment.

Nous policier.e.s, subissons la politique du chiffre depuis 2002 exacerbée avec l’état d’urgence, celle-là même qui mobilise 80% des effectifs privés de repos ou de congés, une politique axée sur le tout sécuritaire. Nous ne sommes pas là pour remplir des outils statistiques. Au plus près de la population, nous devons prévenir et lutter contre les crimes, les délits mais aussi toutes formes de radicalisations.
Nous, personnels de surveillance dans les établissements pénitentiaires, voyons notre mission de réinsertion totalement mise de côté : grilles de repérage de radicalisation, évaluation de la dangerosité… sur la fausse idée que la prison serait l’école de la radicalisation.

Nous, garde-forestier.e.s, devons donner des informations sur des personnes « suspectes » qui pourraient passer par les massifs, alors qu’auparavant nous n’étions sollicités qu’en cas de disparition inquiétante.

Nous, agent.e.s du Ministère des Affaires sociales (asile, migrants, sans abris), voyons le maintien de l’ordre prendre le pas sur la prise en compte des problématiques sociales.

Nous, fonctionnaires des services judiciaires avons constaté une baisse des crédits de fonctionnement, malgré une hausse du budget ; une hausse des effectifs mais en emplois contractuels, donc précaires, alors que dans les tribunaux, toutes les procédures policières ne peuvent être enregistrées à leur arrivée et, toutes les peines ne sont pas mises à exécution (entre autres, les condamnations pour violences conjugales), les classements sans suite se multiplient faute de moyens.

Nous, douanier.e.s, mis en difficulté opérationnelle depuis des années faute d’effectifs, voyons nos missions fiscales prioritaires détournées au profit de missions de contrôle des personnes. C’est pourtant en faisant des contrôles de marchandises ou de régulation économique, en luttant contre l’évasion fiscale ou contre le trafic d’armes ou de contrefaçons que nous apporterons notre soutien à la lutte anti-terroriste qui fait partie maintenant de nos missions.

Il est intolérable et inefficace d’absorber la moitié des budgets de la politique de la ville dans la lutte contre la radicalisation au détriment des budgets alloués aux associations de quartiers assurant pourtant du lien et de la cohésion sociale.
Il n’est plus possible de multiplier la construction des places de prison et de fermer des écoles.

Il n’est plus possible de voir les policiers encouragés à employer une réponse violente et disproportionnée sans discernement sur les manifestant.e.s, les syndicalistes et les militant.e.s !

Il est inacceptable que l’autorité administrative supplante le juge judiciaire en matière de libertés individuelles et collectives.

Il est grand temps d’en finir avec l’état d’urgence en rien efficace pour la lutte contre le terrorisme.

Il est tout aussi contestable et encore plus problématique de vouloir inscrire dans le droit commun les mesures restrictives de libertés prévues jusqu’ici dans l’état d’urgence.

Aussi nous n’acceptons pas le projet de loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » . Ce projet fait du régime d’exception, la règle, conforte le règne de l’arbitraire et les préfets dans leurs « super pouvoirs », sans contrôle réel du juge judiciaire. Il aggravera la situation alarmante au sein des services publics.

Si nous estimons les causes du terrorisme multiples et complexes, nous en décelons certaines très manifestes : une politique extérieure guerrière, l’exacerbation des inégalités sociales, une démocratie en déclin, un appauvrissement des services publics avec moins d’égalité pour l’accès à l’éducation, à la protection de l’enfance, à la justice, à la culture, à l’emploi, aux loisirs, à l’engagement citoyen, un appauvrissement des services de police de proximité, les reculs et démissions de l’Etat dans tous ces domaines, la disparition des services publics dans de nombreuses zones rurales, l’oubli des principes républicains et de la nécessaire exemplarité des personnes investies d’un quelconque pouvoir.

La mission de renseignement policier ou militaire est l’affaire de spécialistes, nous refusons donc de participer, en tant que citoyen.nes et fonctionnaires responsables, à une entreprise de suspicion généralisée qui consisterait à dénoncer « l’étranger, le musulman, l’indiscipliné, le supposé révolutionnaire, l’Autre, le différent… ».
Il est urgent d’évaluer les mesures prises jusqu’à maintenant, de questionner les politiques publiques, de renforcer les services publics afin qu’ils puissent répondre à l’ensemble des besoins et des enjeux de notre société dans le respect de la démocratie et des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Il est essentiel d’ouvrir un débat citoyen.

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