Lettre ouverte de Bernard Thibault - secrétaire général de la CGT -
au futur Président de la République sur l'avenir des retraites

Monsieur le futur Président,

L'attachement des salariés de notre pays à la pérennité de notre système de retraite par répartition n'est plus à démontrer. La CGT s'est toujours faite le porte-parole constructif de cette exigence sociale et a cherché, à tout moment, à rassembler salariés et syndicalistes autour de cette préoccupation.

Aussi, Monsieur le futur Président, permettez-moi de vous mettre en garde sur la tournure que prend le débat électoral sur cette question essentielle qui sera sans aucun doute au cœur du choix qu'effectueront les Français dans quelques semaines.

L'essentiel des prises de position des responsables politiques tourne, ces dernières semaines, autour des modalités de mise en place " d'un complément aux régimes par répartition ". Une telle approche non seulement ne répond pas à l'attente d'une grande partie des salariés mais aggrave, de plus, l'inquiétude collective dans la mesure où elle sous-entend que, dorénavant, notre système par répartition (régimes de base et régimes complémentaires serait insuffisant pour assurer à chacun un niveau de retraite correct. Certes, en tant que syndicalistes, nous ne nous désintéressons pas des formes d'épargne collective, mais nous ne sommes aucunement disposés à laisser s'installer la confusion entre retraite et épargne. Le scandale ENRON suffirait à lui seul à nous en dissuader.

Aussi, nous estimons indispensable que soient tout d'abord clarifiés les objectifs poursuivis en matière de retraite, ensuite que soient pensées les conditions d'une plus grande égalité à l'avenir entre salariés du public et du privé et, enfin, que soient définis les grands principes d'une réforme du financement permettant d'améliorer le système existant.

Au plan des objectifs, comme l'écrasante majorité des Français, nous mettons en avant la garantie pour tous du droit à la retraite à 60 ans, un niveau de remplacement d'au moins 75 % qui assure la continuité du niveau de vie des salariés lors du passage à la retraite ; la prise en compte, pour le calcul de la durée de cotisations de toutes les périodes de formation et de recherche d'un premier emploi effectuées dès 18 ans ; la possibilité de départ anticipé pour les travaux pénibles et astreignants que ce soit dans le public et dans le privé. Enfin, nous exigeons une possibilité de départ à la retraite pour les salariés ayant commencé à travailler jeunes et ayant le plein de leurs droits, l'indexation des pensions sur l'évolution des salaires et un relèvement substantiel du minimum de pension.

C'est dans un tel cadre collectif et solidaire que peut intervenir un élargissement des possibilités de choix individuels (retraites progressives, retraites anticipées ou poursuite d'activités…) qui correspondent à l'évolution des aspirations sociales.

L'inégalité entre salariés relevant du régime général et ceux qui sont rattachés aux régimes spéciaux, et qui va se creuser avec les effets de la réforme de 1993, ne peut se justifier. Cela dit, nous nous opposons à tout alignement par le bas ! Nos représentants au Conseil d'Orientation des Retraites ont fait la proposition d'une autre démarche qui se résume en trois points : définir, en premier lieu, les garanties communes que l'on vise dans tous les systèmes (âge de départ à la retraite, niveau de la retraite…). Elargir, en second lieu, le mode de calcul des droits (périodes prises en compte, rémunérations servant de base aux calculs tout en respectant la diversité des mécanismes…). Ce n'est que dans une troisième étape que doit être abordée la question de l'effort contributif de chacun (taux, durée de cotisation…) qui, on le sait, n'est pas aujourd'hui si différent d'un secteur à l'autre quand on prend en compte tous les paramètres des régimes et pas seulement celui de la durée de cotisation.

Prétendre, comme je l'ai entendu dire, qu'il fallait que chacun consente des sacrifices pour assurer l'avenir des retraites est une curieuse manière de préparer l'ambiance d'une future négociation.

Je veux aussi attirer votre attention sur le fait que la question des moyens de financement, pourtant incontournable, est jusqu'à présent le parent pauvre des débats. Bien qu'ayant dû constater des désaccords, le Conseil d'Orientation des Retraites a clairement identifié les besoins et les réponses possibles. Plus de retraités demain implique que la nation consacre plus de moyens au financement des retraites. Ce n'est pas un défi hors de portée pour peu que nous réussissions à faire reculer le chômage et à augmenter le taux d'activité tout au long de la vie.

Comment ne pas dénoncer à ce titre la formulation contenue dans la déclaration du Sommet européen de Barcelone évoquant l'objectif de recul de 5 ans, en moyenne en Europe d'ici 2010, du moment où les travailleurs cessent leur activité. S'il est vrai que cette phrase vient remplacer une formule plus dangereuse qui a été récusée, elle n'est pas pour autant acceptable. On ne résoudra pas le problème de financement en reculant l'âge de départ à la retraite. L'objectif est d'accroître le taux d'activité tout au long de la vie. L'espérance moyenne d'activité d'un salarié français est aujourd'hui de 32,5 ans. Sans envisager un recul général de l'âge de départ à la retraite, il est possible d'accroître la durée d'activité de plusieurs années!

Nous estimons pour notre part indispensable une augmentation des contributions financières prélevées dans l'entreprise. Nous estimons nécessaire d'assujettir les revenus financiers des entreprises à une contribution spécifique. Celle-ci pourrait alimenter le fonds de réserve des retraites. D'autre part, la contribution patronale devrait tenir compte de l'ensemble de la richesse créée par le travail, c'est-à-dire de la valeur ajoutée et de la manière dont elle est produite. En dernier lieu devrait être examiné le taux de cotisation des salaires.

Cette réforme du financement, qui permettrait de dégager des ressources importantes, est capitale pour consolider à moyen et long terme le système par répartition.

Les négociations en perspective devraient s'inscrire dans une telle ambition. Elles concernent bien sûr le gouvernement, les syndicats, le patronat mais devront impliquer aussi le parlement. Les discussions pour une vraie réforme doivent aussi laisser place à des négociations par secteur. Il est enfin évident que le processus peut être long et ne peut se dérouler comme cela a été le cas pour les retraites complémentaires en 2001 sous le chantage et la menace du MEDEF.

Alors, s'il vous plaît Monsieur le futur Président, n'écoutez pas que vos communicants qui ne peuvent vous assurer que de leur propre voix, entendez aussi celles de nos concitoyens qui attendent que le chef de l'Etat soit vraiment à leur écoute.

Vous comprendrez, par conséquent, que je serai dont très attentif à la manière dont va se préciser le débat dans les prochaines semaines.

La CGT aimerait voir formuler des réponses claires aux questions que se posent les salariés. Elle assumera toutes ses responsabilités avec les travailleurs qui considèrent l'avenir de leur retraite comme essentiel.

Je vous prie, Monsieur le futur Président de la République, de recevoir cette contribution comme une invitation à conclure au mieux votre parcours électoral.