Éléments dappréciations
et de réflexions de la CGT sur
le " livre blanc " du dialogue social
dans la Fonction Publique
Après plusieurs annonces de " négociations sur la négociation ", le Ministre de la Fonction Publique sest résolu par prudence à passer par la phase de la rédaction dun livre blanc dont il a chargé Monsieur FOURNIER.
Cette décision du Ministre intervient dans un contexte très particulier qui, outre le fait que nous soyons en période pré-électorale, est caractérisé et marqué par quelques données fortes :
Les difficultés croissantes à faire vivre dans la Fonction Publique une " politique contractuelle " qui trouve de plus en plus difficilement des organisations prêtes à approuver les propositions soumises. Léchec des négociations sur les salaires, comme de celles sur la RTT, au niveau de lensemble de la Fonction Publique comme de la quasi-totalité des ministères, illustre cette situation et motive au fond la démarche du Ministre.
Limage ternie dun gouvernement qui se déclare ouvert au dialogue social, mais dont la pratique, dans la Fonction Publique mais pas seulement (cf. la place faite au dialogue avec les confédérations syndicales dans le cadre du débat sur lassurance-chômage par exemple).
Lévolution des rapports de force entre les organisations syndicales de la Fonction Publique, comme les modifications intervenues dans les rapports intersyndicaux, constituent une donne nouvelle qui ne peut être ignorée.
La CGT sest pleinement investie dans les débats qui se sont engagés au cours de la phase précédant la rédaction du livre blanc.
Nous avons également remis au rédacteur de celui-ci un document détaillé reprenant nos propositions en matière de dialogue social, et nous constatons que certaines de nos propositions ont été prises en compte nous y reviendrons.
Ceci étant et comme nous navons cessé de le dire avec force, si modifier la méthode est nécessaire, cela nest pas suffisant pour nourrir le dialogue " vivace " dont parle le Ministre.
En effet, pour que le dialogue social ait un sens, il faut quil vise un résultat de progrès social, ce qui pose incontestablement la question du contenu de la négociation, des espaces ouverts, des moyens.
Car cest bien là quapparaît la contradiction fondamentale entre aspirations des personnels dune part et compression drastique des moyens de la Fonction Publique dautre part, avec au cur la place faite ou non à la démocratie.
Après avoir noté les limites de lexercice, nous avons tenu à être fortement présents dans le débat comme déjà souligné, et cest à partir de lexamen des lignes forces de nos propositions (la place accordée ne permet pas dentrer dans les détails) et du contenu du " livre blanc ", que nous souhaitons ici pointer quelques aspects essentiels et porter appréciations.
SE POSER LA QUESTION DU CHAMP DU DIALOGUE SOCIAL
Pour la CGT, et compte tenu de ce quest la Fonction Publique, sa nature, ses rapports à la Nation, ses missions, le dialogue social ne peut se résumer aussi important cela soit-il aux seuls rapports entre les personnels de la Fonction Publique et le(s) employeur(s) public(s).
Parce que la Fonction Publique détermine des choix de société, de vie sociale, parce quelle est au service de la Nation, des populations, des usagers, des utilisateurs, la question de la capacité de ces derniers à intervenir à partir des besoins qui sexpriment doit être appréhendée dans le cadre dun autre rapport de la Fonction Publique à la société, dune autre conception des modes de fonctionnement de la Fonction Publique à tous niveaux. Le " cadrage " initial du Ministre de la Fonction Publique nincluait pas cette dimension, alors que la CGT exigeait quelle soit prise en compte et que soit, par exemple, abordée la question des lieux dintervention des usagers, des utilisateurs, pour quils puissent intervenir dans le processus délaboration des décisions, de leur exécution, comme dans lappréciation de lefficacité du service public.
Nous relevons que le livre blanc y fait référence. Cest un premier pas. Mais sen tenir à mettre en évidence lexistant, à lui donner limportance quil na pas, et négliger laspect propositionnel, ne permet pas de donner à cette question toute la place quelle mérite, place qui est sur certains aspects centrale.
Pour ce qui est des personnels, cest à partir de lagent que nous raisonnons, des capacités qui lui sont données ou non dintervenir sur tout ce qui le concerne en qualité de salarié de la Fonction Publique, ce qui nous conduit à poser notamment la question de droits nouveaux, une autre approche de la négociation, une autre conception des organismes consultatifs, de leurs compétences, de leurs modes de fonctionnement, du sort réservé à leurs travaux.
LA QUESTION INCONTOURNABLE DES DROITS NOUVEAUX
Le livre blanc ne traite pas de cette question. Lauteur le justifie en précisant que la réflexion qui lui était confiée navait pas cet objet, même si " elle nétait pas sans rapport avec lui ". Nous estimons pour notre part que la question des droits nouveaux est incontournable.
Constatons tout dabord que les droits actuels dont disposent les personnels, leurs représentants, les organisations syndicales, sont sans commune mesure avec ce qui est indispensable pour que se développe un réel dialogue social. Il y a urgence à redéfinir le niveau des droits et des moyens syndicaux comme à garantir lexercice des libertés syndicales.
Sans être exhaustifs, citons quelques aspects :
Élargir le champ ouvrant droit à décharges dactivité de service (au lieu dautorisations dabsence), augmenter leur volume, assurer le remplacement effectif et identifié.
Dégager des moyens et droits nouveaux en lien avec les nouveaux niveaux institutionnels ou organisationnels émergents. Nous notons que le livre blanc comporte référence aux nécessaires " consultations " au niveau des ARH (agences régionales dhospitalisation) pour la fonction publique hospitalière, envisage pour la fonction publique territoriale une représentation des employeurs à léchelon national par exemple, mais aussi régional ou départemental, aborde la déconcentration du dialogue social dans la fonction publique de lÉtat, sans en tirer aucune conséquence au niveau des droits et moyens.
Prendre en compte les évolutions des techniques et des moyens de communication dans les attributions et droits daccès des organisations syndicales.
Garantir les libertés syndicales et assurer légalité de traitement avec leurs collègues des agents bénéficiant de décharges partielles ou totales de service.
Pour ce qui est des représentants élus ou mandatés dans les organismes de concertation, il est nécessaire de faire évoluer les droits et moyens.
Aller jusquau bout de la démocratisation nécessite aussi des droits nouveaux pour lensemble des personnels afin quils puissent intervenir sur tout ce qui fait leur réalité quotidienne.
La question des usagers est indissociable de celle des mesures à prendre : On ne manque pas de le rappeler aux organisations syndicales. Cela est aussi vrai en matière de dialogue social et limpasse faite par le livre blanc sur toute cette discussion des droits nouveaux nuit à la crédibilité des propositions formulées par ailleurs.
CONCERNANT LA NÉGOCIATION
Le livre blanc comporte sur ce point des propositions que nous approuvons.
Cest le cas pour lextension du champ ouvert à la négociation, même si on peut discuter la rédaction limitative proposée et réfléchir à un champ plus large cest le cas également sur lobligation de négocier.
Sur la périodicité concernant la négociation salariale, nous maintenons notre demande de lannualité.
La périodicité proposée pour les autres domaines ouverts à la négociation relève dune intention louable : celle dobliger à négocier périodiquement. Il serait très certainement souhaitable de faire du délai proposé (5 ans) un maximum. Lexpérience montre précarité, formation, par exemple que la rapidité de certaines évolutions, lurgence de certaines situations, rendent plus quhasardeux de prédéterminer les rythmes de négociations : ce sont les réalités sociales qui imposent. À ce sujet, nous relevons que le livre blanc ne reprend pas notre demande douverture de négociations à linitiative des organisations syndicales, ce qui continue à faire des autorités les seuls décideurs de louverture ou non des négociations.
Il y a là un vide qui, de fait, conduit à ne pas reconnaître la négociation comme étant un droit des salariés.
La CGT approuve le positionnement calendaire de la négociation salariale au printemps, cest-à-dire en amont des arbitrages budgétaires ; cest ce que nous revendiquions.Il est toutefois surprenant dy voir ajouté quen cas de période électorale, lannée concernée devrait être couverte par un accord pluriannuel afin déviter les négociations !!
Au-delà, le livre blanc est en fait tourné vers lobjectif de la portée de laccord et de sa force juridique.
La jurisprudence rappelle que la position statutaire et réglementaire du fonctionnaire implique labsence de valeur juridique de tout accord entre ladministration et les fonctionnaires ; les garanties fondamentales relèvent de la loi et aucun acte contractuel ne peut être supérieur à la loi.
Par ailleurs, la nature même de la Fonction Publique donne au Parlement, aux élus, aux exécutifs, le pouvoir, le devoir, de décider ou non des intérêts collectifs.
En fait, les mesures préconisées lélaboration contractuelle dactes réglementaires ne sont pas sans risques et, par ailleurs, napportent pas fondamentalement du " plus " aux personnels et aux organisations syndicales au regard du dit accord.
Tout dabord, le rapporteur le souligne, une série de dispositions devraient être prises pour " encadrer " un accord qui aurait une force juridique contraignante :
Que cela ne porte pas sur des mesures relevant du législatif. Or, la question est que beaucoup de mesures, pour ne pas dire la quasi-totalité, relèvent directement ou non du législatif, ne serait-ce quau travers de leur impact budgétaire et sur la loi de finances, ou par leur incidence sur la situation des fonctionnaires et le statut général.
Sauf à organiser des glissements importants vers le domaine réglementaire, avec les conséquences que lon peut imaginer sur le rôle des élus et la situation des fonctionnaires, il y a là une situation qui demande une analyse beaucoup plus fine.
Par ailleurs, le livre blanc rappelle que lhomologation de laccord ne doit pas être obligatoire.
Nous touchons ici au fond de ce qui fait de ces dispositions un formidable " faux-semblant ". En effet, lautorité publique qui négocie est, directement ou non, celle qui homologue pour lÉtat, ou " encadre " de très près pour les autres versants de la fonction publique (ARH, dans la fonction publique hospitalière, assemblée délibérante dans la fonction publique territoriale.)
On imagine assez mal une autorité négocier un accord quelle nhomologuera pas, ce qui renvoie donc à une prédétermination de laccord, au moins dans ses aspects majeurs, par lautorité administrative, et le renoncement daller jusquà un accord si le cadre est dépassé (cas de figure prévu par le livre blanc).
Mais que sest-il passé dans la dernière période, tant sur les salaires que sur la RTT ? Le gouvernement a renoncé et repris ses propositions initiales sous la forme dactes réglementaires unilatéraux. Ainsi, en dehors de lexpression dun rapport de force qui contraigne les pouvoirs publics à négocier à partir des revendications exprimées, et non de ce quils se sont préalablement fixé, la négociation restera bien enfermée dans un cadre pré-établi (ce qui par ailleurs ne préjuge pas de la portée des mesures susceptibles dêtre décidées dans un tel cadre).
Limportant demeure et demeurera bien non pas la " validité " dun accord, mais le contenu concret des mesures. Dautant que, hors lhomologation, la deuxième condition concernant la validité de laccord est celle de la représentativité des signataires, qui nest pas sans poser problème telle que présentée.
Soulignons tout de suite que nous approuvons dans son principe (on peut discuter la forme des " collèges ", le niveau de lélection ) la proposition de généraliser les élections aux CTP sur liste syndicale. De telles élections doivent concerner lensemble des personnels quel que soit leur " statut " comme il est préconisé.
Après avoir souligné lintérêt et la nécessité daller " à terme " vers laccord majoritaire, le livre blanc suggère deux solutions dont la caractéristique est de valider des accords approuvés par des organisations pouvant représenter une minorité des personnels : 25 ou 15 % selon les cas !
Nous récusons fermement de telles conceptions qui détournent les " principes démocratiques qui nous gouvernent " pour reprendre lexpression du rédacteur du livre blanc.
Il doit y avoir une majorité qui sexprime " pour " : cest bien cela le fondement de la démocratie.
Ajoutons que cela conduit à ce que lemployeur aille le plus loin possible afin de trouver les bases dun accord, ce qui ne peut être que favorable aux salariés Toute autre solution ne sert quà prêter le flanc aux manuvres de division entre organisations syndicales au détriment davancées concrètes.
Concernant les commissions de suivi et alors que le livre blanc se contente dexposer des différences dappréciations, nous réaffirmons notre contestation dune mise en place qui exclut les non signataires, et ce pour plusieurs raisons :
Le texte, son contenu, nappartiennent pas aux seuls signataires. Ils résultent dun débat, dune construction, auxquels tous les syndicats ont participé quelle que soit lappréciation globale présentée au terme de la négociation.
La participation au suivi réservée aux seuls signataires constitue une pression et une prime à la signature pouvant conduire à fausser le positionnement des organisations syndicales.
Les commissions de suivi engagent parfois des discussions sur des points non traités dans la négociation, ce qui revient en fait à exclure des débats certaines organisations (exemple : le dossier des aides-soignants dans la fonction publique hospitalière).
Sur les organismes consultatifs
Il est souligné dans létat des lieux une situation beaucoup plus dégradée pour les CTP que pour les CAP. Cette affirmation reste à vérifier. Certes la nature des questions débattues dans les CTP met largement en évidence les oppositions fortes de conception et la systématisation du rejet des propositions syndicales, la transformation de lorganisme en " chambre denregistrement ".
Il nen demeure pas moins que dans les CAP des problèmes importants existent aussi, notamment dans le domaine des promotions et avancements, en raison de linsuffisance des possibilités ouvertes dans des carrières très pyramidales percutées par des masses importantes dagents éligibles mais non promus. On ne peut ignorer une telle situation, pas plus que ses causes profondes.
La proposition formulée de mettre fin à la parité dans les CTP est loin dêtre une disposition permettant de donner plus de clarté et éventuellement de vigueur au dialogue.
Nous récusons le caractère jugé " plutôt positif " de ce qui a été mis en place dans ce sens dans la fonction publique hospitalière et qui est pris en exemple pour justifier lélargissement à la fonction publique territoriale et à la fonction publique de létat. Notre jugement est que cela na fondamentalement rien changé.
Nous demandons linstauration dun pouvoir de renvoi avec effet suspensif pour de nouvelles propositions lorsque les représentants dune majorité des personnels némettent pas un avis favorable sur les propositions initiales. Une telle disposition permettrait un réel approfondissement des débats en CTP.
Le livre blanc fait par ailleurs une série de propositions que nous approuvons :
La reconnaissance du droit à expertise, études, enquêtes et la définition de moyens qui permettent dexercer ce droit.
Lélargissement des compétences des CTP sur certains points (là aussi le contenu de cet élargissement aux décisions structurantes pour lexercice des missions reste à approfondir).
Loption pour une intervention en amont, dans lélaboration du processus de décisions, et non en aval, ce qui en réduit la teneur au rôle dinformation.
Larticulation et le niveau
de la négociation et de la concertation
Dans le document que la CGT a remis au Chargé de mission, nous avions souligné la nécessité darticuler la représentation du (des) employeur(s) avec le champ de la négociation : le principe de la transposition sur tel ou tel versant nétant pas un bon principe, qui fragilise de fait lunicité de la Fonction publique. Cest dire si nous approuvons tout ce qui tend à dépasser la situation actuelle dans ce domaine.Il en est ainsi de la clarification et de laffirmation du rôle du Ministre de la Fonction publique, de la mise en place dun lieu de dialogue social commun à lensemble des versants de la Fonction publique pour lexamen de textes applicables à tous.
Par ailleurs, la CGT rappelle son attachement à lunicité statutaire, ce qui nous conduit à nous interroger sur les conséquences de léclatement des lieux de négociations sur certains points, sous réserve de clarifications, entre les différents versants de la Fonction publique.
Nous sommes également favorables à rapprocher les personnels des lieux de concertation et de négociation (par ministère, comme au niveau déconcentré ou décentralisé) sur des domaines relevant de ces niveaux, les conditions étant de se situer dans le cadre des garanties nationales (statut, grille indiciaire, rémunérations) conjuguant ainsi unicité et spécificité.
Sur les aspects spécifiques au dialogue social
dans la fonction publique de lÉtat
Au-delà de la place du dialogue social dans le cadre de la déconcentration (voir ci-dessus) le livre blanc insiste particulièrement sur son articulation autour de la réforme budgétaire introduite par la loi du 1er août 2001.
Certes cette loi existe, mais chacun connaît aussi les lourdes réserves émises par la CGT. Nous soutenons la proposition dun groupe de travail émise par le livre blanc, mais nous pensons que le champ devrait en être élargi aux conditions même de définition et de mise en uvre des choix opérés - " en régime de croisière " au plan national comme au plan déconcentré.
Sur lorganisation du dialogue social
dans la fonction publique territoriale
La CGT se félicite que le rapport préconise une réflexion sur la représentation collective des employeurs publics locaux qui fait aujourdhui défaut.
Il nous semble cependant inopportun didentifier totalement les questions de la gestion collective des carrières des fonctionnaires territoriaux dune part, et des négociations nationales dautre part.
La CGT se prononce pour la création, avec affiliation obligatoire, de centres départementaux de gestion pour la catégorie C, de centres régionaux pour la catégorie B, et dun centre national de gestion pour la catégorie A.
Mais ce centre national de gestion ne saurait avoir vocation à être le lieu de négociations et de conclusions daccords de portée nationale. Il demeure pour nous souhaitable que les trois grandes associations délus locaux des communes, départements et régions puissent constituer une " plate-forme " des employeurs publics locaux.
Sur lorganisation du dialogue social
dans la fonction publique hospitalière
La CGT a contesté la mise en place des agences régionales dhospitalisation. Elle conteste tout autant que celles-ci puissent être considérées comme des représentants de létat avec lesquelles pourraient sengager déventuelles concertations, voire négociations.
Le constat sur linsuffisance (voire labsence) de marges de manuvre pour le dialogue social est partagé et ce nest pas le " respect de la subsidiarité " préconisée qui changera en quoi que ce soit le volume des moyens dans leur globalité.
Le dialogue social tant au niveau des établissements quau niveau territorial ne pourra sétablir dans de bonnes conditions, prendre corps, que dans un contexte où les moyens sont donnés à tous les niveaux, pour que les hôpitaux publics assurent lensemble de leurs missions de soins. Cest incontournable.